Rencontres

Annabelle Jouot

Lundi 6 juin 2022

Photographies : FLORIAN TOUZET

C’est en découvrant une tapisserie monumentale de Joan Miró à Barcelone qu’Annabelle Jouot est tombée amoureuse de l’art textile. Après une première vie en tant que styliste et rédactrice mode, qui lui a permis de développer un œil et une science de l’image atypique, elle se lance en 2015 dans la création d’œuvres textiles brutes et primitives. Rencontre avec une artiste singulière qui transforme la laine en art mural.

Rédactrice mode, styliste, désormais artiste textile… Peux-tu nous parler de ce parcours créatif hors du commun ?
J’ai débuté mon métier de rédactrice de mode et styliste en l’an 2000. Une époque très stimulante, libre et créative. Je me suis beaucoup amusée ! En 2008, pendant un voyage à Barcelone, j’ai eu un choc esthétique en découvrant une tapisserie monumentale de Joan Miró. J’ai alors commencé à me passionner pour l’art textile et découvert des artistes majeures telles que Sheila Hicks, Jagoda Buić, Magdalena Abakanowicz, Anni Albers, Aurélia Muñoz. Je n’avais plus qu’une idée en tête : créer, moi aussi, des œuvres textiles.
Quels ponts conçois-tu entre ton métier de styliste et la création d’œuvres textile ?
La création d’œuvres textiles n’est pas si éloignée du stylisme car j’utilise ma science de l’image, mes connaissances liées à la composition, au motif, au signe. En revanche, créer une tapisserie est un long travail en solitaire, à l’opposé de la frénésie d’un shooting de mode où l’on produit vingt images en une journée. Je voulais aussi m’éloigner de la figure humaine pour être dans une recherche plus formelle et plus abstraite. Travailler sur la forme pure.
En tant que styliste et rédactrice, le vêtement est au centre de ton travail. Peux-tu nous parler de ton rapport à la mode ?
J’ai un rapport à la mode très particulier, car si le vêtement est au cœur de mon travail, il ne me passionne pourtant pas, un comble pour une styliste ! Ce qui me passionne, c’est créer des images de mode fortes, pas le vêtement en soi. A titre personnel, je n'ai jamais suivi les mouvements de mode, je ne porte que du vintage depuis que je suis ado. Lorsque j’ai commencé à gagner ma vie, j’ai acheté des pièces vintage de luxe, et j’ai à présent une collection importante de pièces Saint Laurent Rive Gauche des années 1976 (mon année de naissance) et 1977, que j’ai chinées tout au long de ces vingt dernières années.
Chez Sessùn, nous sommes souvent inspirés par des palettes de couleurs, des tableaux, des photographies anciennes pour imaginer nos collections. Et toi, quel est ton processus de création ?
J’ai toujours une idée précise de l’œuvre avant de la commencer. Puis celle-ci évolue au fur et à mesure de la création car c’est souvent la matière qui me guide. Mon matériau est une laine irrégulière brute et sauvage. Je n’aime pas les lignes droites et les choses carrées. Je veux que l’on voit la trace de la main humaine dans mes tapisseries, je veux que l’on sache qu’une machine n’aurait pas pu faire ça. Je crée des œuvres primitives, brutes, indisciplinées, non domestiquées. J’aime par-dessus tout l’imperfection.
Qu’est-ce qui t’inspire au quotidien ?
L’inspiration me vient surtout en faisant les choses, en créant. Je suis aussi inspirée par les premières tapisseries de Sheila Hicks (ma tapisserie fétiche s'intitule « Marama Minu », une toute petite tapisserie en laine et coton de 24 x 13 cm réalisée au Mexique en 1961), les sculptures de Louise Bourgeois, les cheminées de Valentine Schlegel, les bas-reliefs de Fernand Léger, le ranch de Georgia O’Keeffe, les mobiles de Calder, les céramiques de Picasso, la Villa Médicis à Rome, la Villa Santo Sospir peinte par Cocteau à Saint-Jean-Cap-Ferrat, la maison de Salvador Dalí à Portlligat, l’odeur de mes enfants, l’odeur de l’ambre et l’odeur de la mer, le son du vent dans les pins parasols, la lumière de la Méditerranée et le bruit de l’Italie.
Peux-tu nous partager ton dernier coup de cœur artistique ?
Deux expos que je viens de voir et que j'ai adorées : « Compost », solo show de l’artiste Isa Melsheimer au Mamac (époustouflant) et « Charles Ray » au Centre Pompidou (extraordinaire). Je citerais aussi les céramiques de Frédérick Gautier (à tomber), les performances-installations de Théo Mercier (renversantes), les sculptures de Harley Weir (folles), les lampadaires Modulation d’Axel Chay (lumineux), les peintures de Beni Bischof (envoûtantes), les bas-reliefs d'Olivia Cognet (somptueux), et « Do You Feel 9 ? » le nouvel album de Julien Ribot (immense).
Avec quel artiste aimerais-tu collaborer ?
J'adorerais collaborer avec l'artiste céramiste Frédérick Gautier pour la confrontation entre son béton et ma laine. Je rêverais aussi de collaborer avec des galeries telles que la Bedford Gallery en Californie, ou The Fibery à Paris. Et je suis ouverte aux rencontres, aux télescopages, et aux surprises que la vie peut réserver !
Comment définirais-tu l’esprit Sessùn?
Une maison magnifique ! Une marque éco-responsable bien avant l’heure, une passion pour l’artisanat, le savoir-faire et les matières, et une obsession certaine pour la Méditerranée.
Des actualités à nous partager ?
Trois de mes œuvres viennent de partir pour la Grèce où elles seront exposées à la Galerie Taxidi sur l'île de Tinos. J'entame aussi une collaboration avec Bianca D’Ippolito Studio, consultante en art, qui s'occupera de promouvoir mon travail et de vendre plusieurs de mes œuvres entre Paris et Milan.
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