Jolies rencontres

Françoise et Lohana Schein

jeudi 2 juillet

Nous sommes allés à la rencontre de Françoise, artiste engagée depuis plus de 30 ans et Lohana , sa fille, chargée de production, chez elles, entre sculptures, pinceaux et souvenirs ! 

Françoise, comment as-tu commencé ? Quel a été ton déclic ? As-tu toujours voulu être artiste ?
F : Mon déclic s’est produit il y a bien longtemps, alors que j'étudiais encore l'architecture et étais déjà intéressée par les thématiques sociales, d'écologie, de société égalitaire. J’ai eu cette chance de connaître 1968 comme adolescente et ensuite, en tant que jeune adulte - cela a bouleversé toute une génération. On revendiquait les droits des femmes, les droits à la pilule et l'avortement, les droits des défavorisés, le droit d'aimer son prochain comme des choses fondamentales. Cela passait avant tout. Nous étions des naïfs heureux, nous avons cru que c'était possible, nous avons ouvert de nombreuses portes, pour que vous jeunes femmes soyez dans un monde plus ouvert et plus facile.
 Le déclic de l'art n'est pas un déclic, cela a toujours été, depuis aussi petite que je puisse y penser, je dessinais tout le temps et j'adorais cela. Et je construisais des cabanes, des univers pour les jouets, et j'y invitais mes amies pour agrandir le jeu et socialiser ensemble, jouer à plusieurs était extraordinaire. Sans doute ce que je fais maintenant avec " les autres" vient de cette enfance riche en relations humaines très tôt dans la vie.
Puis j'ai voulu être artiste, mais mes parents m'ont gentiment orientée vers l'architecture ce que je ne regrette nullement car être artiste à partir d'une base d'architecture structure formidablement bien la pensée.
Quel a été ton parcours ?
F : J'ai d'abord créé des œuvres sculpturales et des dessins sur des concepts qui touchent les questions urbaines, de villes, de réseaux, de mouvements dans la ville, de technologie et d'éthique. Il me semblait en 1980 qu'il y avait des liens, des passerelles à faire entre le début du numérique et les transformations du monde physique. L'un touchait l'autre, l'informatique influençait le design autant urbain que paysager, social et éthique. Aujourd'hui, ces rapprochements sont devenus la réalité et nous devons comprendre les maux et les bien-être que cela a apporté. Je dirais que la technique a faciliter les rapports humains virtuels, mais elle a donné l'impression – simulée – des améliorations sociales, ce qui n'est pas toujours le cas. Vers l'an 2000, je me suis dit que je devais rouvrir un de mes intérêts premiers ancrés dans le champ social et faire intervenir "les autres" dans mon travail de réflexions artistiques, comme avec mes amies et tous nos jouets mis en commun. Et c'est ce que j'ai commencé à faire à partir de l'adoption de Lohana et je dirais pendant l'adoption de Lohana et ensuite : j'ai voulu créer des œuvres sur les grandes questions sociétales – qui se retrouvent dans les droits humains – et inviter les populations défavorisées du Brésil, de Rio de Janeiro, des favelas de Rio, à créer ces œuvres avec moi, qu'ensuite nous avons installées dans leur quartier.
Ton plus beau souvenir de ta vie d'artiste ? 
F: Mon plus beau souvenir de ma vie d'artiste est ici à côté de moi ! C'est évidemment l'adoption de Lohana, mais pas seulement son adoption, c'est plus précisément comment cette adoption est devenue une œuvre d'art, ou plus exactement comment à partir de la découverte et ensuite de la connaissance de cette société brésilienne hyper injuste j'ai transformé mon travail et l’ai redirigé vers un travail artistique et humanitaire. Le miracle aussi c'est que Lohana elle-même a eu envie, tout au long de son éducation, de suivre mes créations participatives de près, elle a travaillé avec moi dès son adoption à 7 ans ! Elle m'a appris à voir les différences grandes et petites dans la société brésilienne et à les respecter. Juger est souvent trop facile. Il faut d'abord comprendre comment on en est arrivé là. Mon plus beau souvenir d'artiste est donc cet apprentissage de la vie que l'adoption de Lohana m'a apporté.
As-tu une habitude ou une manie lorsque tu travailles ?
F : Tous les artistes ont des habitudes, puisque créer implique que nous ayons inventé des protocoles de création, des méthodologies personnelles sur lesquelles nous nous basons pour inventer. J'aime beaucoup lire des livres historiques et des informations précises quand je commence un travail. Je puise dans ces lectures, je fais beaucoup de recherches avant de travailler. J'aime aussi écouter certaines musiques, plutôt classique ou contemporaine, de gens comme Steve Reich, Pascal Dusapin, Michaël Levinas, Berio, Tery Riley… La musique contemporaine et surtout sérielle m'inspire énormément. Et quand je travaille j'adore passer d'une œuvre à l'autre. Je crois que le zapping a transformé mon cerveau !
Quelle est la pièce dont tu es le plus fière ?
F : La station de métro Parque à Lisbonne. Elle est ma cathédrale. J'ai adoré créer cette œuvre de 450 000 carreaux de céramique entièrement faits à la main. C'est ma plus grande et importante œuvre car c'est avec elle que j'ai pu prendre le temps d'étudier toute l'histoire d'un pays et sa culture – sa langue même – et transformer cette connaissance en une immense œuvre en 50 chapitres qui racontent une épopée autour du globe, la découverte de nombreux mondes et une aventure maritime qui a forgé un peuple et son avenir. En faisant cette œuvre, j'ai vécu à Lisbonne durant 3 ans et c'est bien évidemment le fait de vivre au Portugal et dans sa culture qui m'a propulsée au Brésil pour y adopter un enfant. Tout est lié dans ma vie, la création, la famille, les langues, les autres, l'ailleurs.
Lohana peux-tu également te présenter ? 
L : Je suis née en 1992 à Rio dans une ville très contrastée géographiquement et socialement. Très jeune j’ai dû prendre conscience des inégalités et des injustices dans mon quotidien. A 7 ans, j’ai eu l’opportunité incroyable de saisir une chance qui a changé ma vie et m’a permis de rencontrer une femme, Françoise, que j’ai nommée à l’époque « ma maman de la chance ». J’ai grandi et j’ai fait des études en France. Et je passais mes vacances dans les favelas au Brésil. Mes origines sont ma grande force puisqu’elles m’offrent une double vision et compréhension de l’environnement culturel dans lequel je travaille. J’ai toujours aimé rassembler, organiser des activités et travaux, créer des synergies entre les gens et fabriquer des ensembles, c’est pourquoi mon intérêt s’est toujours porté sur des projets transversaux qui valorisent les artistes et leurs créations. Je travaille avec des associations, des artistes émergents et des start-up pour la coordination et la production de projets artistiques, responsables et engagés.
Quel regard poses-tu sur le travail de Françoise ? Comment le décrirais-tu en quelques mots ?
L : Des œuvres et des projets engagés qui nourrissent la tolérance, le dialogue et le vivre ensemble. Femme, artiste, mère, directrice d’une association à portée internationale, professeure, architecte... Elle accumule les casquettes dans un milieu pas toujours évident. Je l’admire beaucoup et je suis très proche de son travail. Nos vies et ses œuvres s’entrecroisent constamment.
Ton habitude ou manie lorsque tu travailles ? 
J’ai besoin de mon litre de café avant de commencer ma journée. Un café avec du sucre, parfois trop, une habitude que j’ai gardée du Brésil. C’est un moment très sacré ! Pour chaque projet, je cherche toujours à connaitre le projet et son contexte. J’aime être sûre de ce que je fais et suis très maniaque dans le sens où j’aime un travail bien fait et finalisé. J’ai sûrement hérité de ma mère mon goût pour la musique classique et répétitive en travaillant.
L’œuvre de Françoise que tu préfères ? 
Sa toute première station de métro, la station Concorde à Paris réalisée en 1991. Elle est entièrement couverte par le texte de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen de la Révolution française de 1789. Les ponctuations et les espaces sont supprimés entre les mots. A première vue, le public ne reconnaît aucun texte, puis progressivement les mots et les phrases prennent sens. Je trouve ce projet terriblement puissant dans sa simplicité et encore hyper moderne. Alors que le métro est espace urbain et lieu de passage, la station Concorde donne accès à la culture et à l’art à tous ceux qui s’égarent entre ces lettres en attendant le prochain métro.
Quels sont les 3 objets que vous préférez chacune dans l’atelier ? 
F & L : L’atelier est au rez-de-chaussée et donne sur une petite cour privée remplie de bambous et plantes grimpantes. Toute la journée on y entend les oiseaux chanter. C’est très calme et apaisant. On y trouve beaucoup de petits objets, sculptures, œuvres et souvenirs de voyages. En ce moment nous aimons beaucoup la sculpture « Les montagnes, l’invention de dieu » en cours de réalisation pour le métro de Lisbonne. Nous adorons aussi la lampe Flos 265 suspendue au-dessus du plan de travail. Et évidemment, la table basse peinte à la main, avec 4 petits plateaux pivotants aux quatre pieds que Françoise a construite pour sa mère dans notre maison de famille de Groenendaal et dont Lohana a ainsi hérité de sa grand-mère.
Vous travaillez en ce moment sur de nouveaux projets, pouvez-vous nous en dire plus ? Comment s'articule cette collaboration ?
F & L : Nous travaillons sur plusieurs projets en simultané. Depuis quelques mois nous travaillons sur une commande de 32 sculptures pour le métro de Lisbonne avec Thomas, architecte lui aussi et copain de Lohana. Nous sommes également en train de concevoir une exposition sur le travail de l’association Inscrire pour un musée de Rio de Janeiro. Nous avons proposé un projet pour Bruxelles et Chengdu en Chine. Françoise continue de donner des cours à ses élèves de l’ESAM via Zoom. Lohana travaille depuis quelques temps sur la refonte visuelle et structurelle du site internet de l’association Inscrire. D’autres projets sont en attente suite au confinement. Nous travaillons et échangeons tous les jours que ce soit sur des questions digitales, mécaniques ou à la main. Notre travaillons toujours en étroite collaboration. C’est un vrai plaisir !

Vous pouvez découvrir l'ensemble des projets et réalisations de Françoise : ICI

Crédit Photos : Jeanne Perrotte

Lohanna porte la robe Cala Rafia 

Françoise la chemise Botan Aurostripes 

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