Crédit photo : Florian Touzet
Depuis toujours, Camille Longuépée vit au rythme des matières et des couleurs. Entre héritage familial et expériences personnelles, elle a façonné un univers où le travail de la main devient un langage à part entière. De ses débuts dans la couture, à la création de sa marque de vêtements pour enfants, puis à son exploration du dessin, de la peinture et de la sculpture, son parcours est un dialogue constant avec la matière, qu’elle soit brute, textile ou naturelle. Aujourd’hui, dans son atelier, qu’elle décrit comme un véritable cocon façonné de ses mains, chaque surface, chaque objet devient terrain de jeu et source d’inspiration. Couleurs, textures, objets chinés et matériaux recyclés se rencontrent pour créer des œuvres où instinct, expérimentation et respect de l’environnement coexistent.
Rencontre avec Camille Longuépée, qui nous ouvre les portes de son monde créatif, entre mémoire, artisanat et visions artistiques à venir.


Peux-tu nous raconter comment ton parcours et tes expériences t’ont guidée vers la création et le travail de la matière ?
J’ai grandi dans une famille où les objets avaient une valeur parce qu’ils avaient une histoire : mon grand-père était un collectionneur d’art passionné, la maison était remplie de livres, de peintures, de tapis, de sculptures, des poteries antiques, des objets tibétains, perses, africains, on allait se promener dans les vignes ramasser des silex, visiter des ruines… Mon autre grand-père était ingénieur et était passionné par le travail du bois, il fabriquait des meubles, lampes ou objets à la main. J’ai moi-même eu très tôt le besoin de fabriquer des choses de mes mains. J’ai commencé par la couture, avec ma mère et ma grand-mère, qui cousait ses vêtements sur sa vieille Singer. À 18 ans, j’ai intégré l’école d’arts appliqués Duperré à Paris, en section textile, puis les Arts décoratifs de Paris. J’ai été costumière pour le cinéma pendant dix ans. Entre-temps, j’ai eu des enfants et j’ai commencé à travailler, en parallèle, sur des collections de vêtements pour enfants en maille (jersey et tricot). J’ai alors créé ma marque, Le Petit Germain, dont l’identité reposait sur la couleur : moutarde, indigo, terracotta. À cette époque, ces teintes étaient peu courantes dans l’univers de l’enfance. La marque s’est rapidement exportée dans le monde entier. Devenue trop lourde à gérer seule, j’ai ressenti le besoin de faire une pause. Par hasard, j’ai eu l’opportunité de devenir boulangère pendant une année — une expérience que j’ai adorée. En parallèle, j’ai recommencé à dessiner, à peindre, à écrire : je ressentais une urgence à revenir à la création.
J’avais traversé des expériences très intenses ces dernières années, et ce retour à la création a réparé beaucoup de choses en moi. C’est encore aujourd’hui un équilibre dont je ne saurais me passer. Le travail de la matière brute et de la couleur agit sur moi comme une respiration au milieu d’une longue apnée ; le travail de la main me donne de l'énergie et m’apaise à la fois.
Quelles affinités retrouves-tu avec l’univers de Sessùn ?
D’abord, les couleurs, toujours très travaillées, qu’elles soient subtiles ou profondes. Les matières aussi : elles vibrent, ont une « main » particulière, parfois légères et aériennes, parfois au contraire texturées et enveloppantes, comme les broderies ou les jacquards. La place faite à l’artisanat, bien sûr, est essentielle. Ce sont des valeurs que je partage profondément. Il est primordial, particulièrement aujourd’hui, de maintenir vivant le tissu artisanal et artistique : il y a une véritable urgence à préserver le travail de la main, avec ses imperfections pleines d’âme et d’histoire.

Ton atelier est décrit comme un véritable cocon façonné par tes mains. Comment cet espace influence-t-il ton processus créatif et ton rapport aux œuvres que tu crées ?
J’ai du mal à ne pas intervenir sur mon environnement : j’ai besoin de m’approprier l’espace, d’en faire un endroit chaleureux, de marquer une individualité, une humanité. Je façonne petit à petit les espaces que j’occupe. Cela peut passer par la fabrication d’une lampe, d’une tête de lit, d’un bas-relief avec des chutes de bois, d’une banquette, d’une bibliothèque, d’une fresque sur un mur, ou même d’une porte. En réalité, rien ne m’arrête : toutes les surfaces sont pour moi un terrain de jeu potentiel.
Mon atelier était une ancienne agence immobilière moderne, avec du crépi sur la façade, du carrelage gris foncé, un mur rouge… Ce fut un challenge excitant pour moi de tout refaire, de poser la première pierre de ce nouvel espace créatif : l’enduit, la façade à l’ancienne, les moulures, ma propre couleur, l’enseigne, la peinture du carrelage au sol, la fabrication des meubles… j’y ai passé des semaines !
Quand je suis dans mon atelier, j’ai besoin de m’entourer de mon univers, de m’immerger dans toutes ses facettes : sculptures, peintures, dessins, bas-reliefs en plâtre, broderies textiles… Comme je travaille avec de nombreux médias différents, cela me permet de maintenir une cohérence, de créer des passerelles entre chaque œuvre et chaque médium, qui se nourrissent les uns les autres.


Quelles sont tes principales sources d’inspiration et comment se manifestent-elles dans ton travail ?
Cet univers dans lequel j’ai grandi a évidemment infusé en moi et se conjugue aujourd’hui avec mon propre vécu, mon quotidien, ma sensibilité. Je trouve l’inspiration partout : cela peut venir des expositions que je visite, de l’art brut, de peintures médiévales, modernes ou classiques, de la photographie, de l’architecture… mais aussi d’une lumière particulière, d’une odeur, d’un son, ou de la nature, dont la perfection me subjugue toujours.
Les couleurs sont ma source première d’émerveillement : quand je marche, il m’arrive souvent de filtrer celles que je perçois, d’en isoler la dominante, puis les touches plus discrètes. Cela me rappelle le jeu des voitures jaunes auquel on joue enfants… Je suis en permanence habitée par des sensations et des émotions que je transpose dans mon travail, ce que j’appelle mes « paysages intérieurs », véritables arrêts sur image d’un état intérieur.
Tu accordes une grande place à l’instinct et à l’expérimentation. Comment sais-tu qu’une œuvre est réellement « aboutie » ou qu’elle atteint ce que tu voulais exprimer ?
En effet, je fonctionne presque exclusivement à l’instinct : rien n’est réfléchi à l’avance, je suis le chemin que mes mains tracent et me laisse guider par elles, que ce soit en peinture, en sculpture ou en dessin. Le moment où l’on « termine » une œuvre est à la fois délicat et délicieux. C’est difficile à expliquer, mais c’est comme un dialogue avec l’œuvre : à un moment donné, une harmonie se dégage, qui me parle, apaise mes sens et me fait dire « ok, je ne touche plus à rien ». Même les défauts, les endroits qui me semblaient inachevés, apparaissent soudain parfaitement incarnés, et tout s’aligne. C’est comme lorsqu’on écrit : parfois, un simple point suffit à devenir le point final.

Comment intègres-tu les préoccupations écologiques et le choix responsable des matériaux dans ta démarche artistique ?
L’écologie est une vraie préoccupation pour moi, et cela passe beaucoup par le non-gaspillage. Je garde tout, je recycle tout : je commence toujours par utiliser ce que j’ai autour de moi, jusqu’au dernier bout de fil, que j’intègre dans des broderies, ou la moindre petite chute de bois, que j’utilise pour des bas-reliefs. J’ai même des laines qui datent de mon arrière-grand-mère, elle-même ayant détricoté d’anciens pulls.
Mes sculptures en bois, et donc les bougeoirs-sculptures réalisés pour Sessùn, sont faites à partir de bois que je ramasse en forêt, que je sculpte, que je tourne, et que je combine avec des objets chinés : pipes anciennes, morceaux de meubles que je re travaille, chutes de cuir, éléments naturels glanés lors de balades, citrons séchés, noix…
Les toiles que j’utilise pour mes peintures ou mes broderies proviennent de textiles de seconde main, souvent imparfaits, et là encore, je garde chaque petit morceau, que je réutilise pour des rideaux, des dessus de lit ou des nappes. J’achète le minimum de matériel, sauf peut-être la peinture… et encore, j’ai récemment utilisé des pigments trouvés dans le grenier : ils portaient encore leurs vieilles étiquettes et dataient des années 1920 !


Quels sont tes projets futurs, tes ambitions, et les directions que tu souhaites explorer dans ton art ?
Je prépare une exposition à la galerie Wilo and Grove en mars. J’ai également des interventions prévues en architecture d’intérieur, notamment pour un important piètement de table en bois à sculpter. Les interventions de ce type, comme les bas-reliefs ou les fresques, m’intéressent particulièrement, car elles conjuguent art et artisanat, s’insèrent dans le quotidien et participent à la vie des gens. C’est aussi pour moi l’occasion d’explorer de nouvelles échelles et des formats beaucoup plus imposants : travailler en grand est un pas que j’ai envie de franchir.
Rechercher de nouvelles matières à travailler, brutes, issues directement de la nature qui m’entoure, me fabriquer un four à céramique, expérimenter… toujours.



