Crédit photos : Stéphanie Davilma
Installée en Ardèche après des études à La Cambre à Bruxelles, Livia Spinga développe une pratique de la céramique où la matière garde la trace du geste. Inspirée par les paysages qu’elle habite et les savoir-faire potiers, elle explore les logiques d’assemblage, d’ornement et de transformation.
Pour l’ouverture de la première boutique Sessùn à Milan, elle imagine un lustre monumental en céramique composé de modules suspendus, prolongeant ses recherches sur la lumière, la matière et les contrastes entre poids et légèreté.
Nous l’avons rencontrée pour revenir sur son parcours, ses expérimentations autour des matériaux locaux et la place laissée à l’imprévu dans son processus de création.


Après tes études à La Cambre à Bruxelles, tu t’es installée en Ardèche. Peux-tu nous raconter ton parcours et les étapes qui ont façonné ta pratique aujourd’hui ?
J’ai grandi en région parisienne, avant d’étudier les arts appliqués et la sculpture à Rome, Paris et Bruxelles, où j’ai achevé mon parcours d’études avec un master de céramique à La Cambre orienté vers l’art contemporain. À la sortie de l’école, j’ai installé mon atelier en Ardèche et m’y suis établie. Je suis également devenue enseignante à temps partiel de design et de métiers d’art. Je n’ai jamais déserté l’atelier, mais cet équilibre m’a permis de poursuivre ma formation et mes recherches. Mon installation en Ardèche a élargi ma vision de la céramique. J’y ai découvert une culture potière à travers des rencontres, des lieux et des cuissons au bois. La richesse géologique du territoire m’a également permis de développer une autre approche des matériaux. Toutes ces expériences ont nourri ma pratique et m’ont progressivement amenée vers la création d’objets décoratifs et sculpturaux.
Quelles sont tes principales sources d’inspiration, dans l’art, l’artisanat ou ton quotidien en Ardèche ?
Mes sources d’inspiration sont multiples et, d’ailleurs, j’aime penser mes pièces comme des collages. Je fabrique mes céramiques en mêlant le vocabulaire de la poterie à des formes issues des arts décoratifs, de l’architecture vernaculaire et de mon environnement quotidien. Depuis toujours, je perçois les objets comme des énigmes à résoudre. Dans mon travail, j’aime donner des indices sur leur fabrication. J’aime les formes qui s’assemblent et s’adaptent les unes aux autres ; de la perle à la brique, en passant par la pierre ou le galet, les modules s’accumulent dans nos paysages, nos parures et nos architectures depuis la nuit des temps. Je suis fascinée par la fertilité de leurs associations, leurs pouvoirs fonctionnels et décoratifs. Le façonnage et les assemblages, laissés visibles, deviennent des ornements.

Tu travailles avec des terres, des cendres et des minéraux récoltés autour de ton atelier. Comment choisis-tu ces matériaux ?
Mes choix se sont faits progressivement, j’ai tâtonné, j’ai essayé. J’ai eu la chance de travailler avec une géologue, Maryse Aymes, et de rencontrer des céramistes sensibles à ces questions. L’Ardèche est particulièrement complexe géologiquement, ce qui me donne accès à de nombreux minéraux. J’ai accès à une broyeuse à jarre dans un fablab en Ardèche, le Polinno. Je ne suis pas dans une démarche de collecte systématique ou explicite, j’intègre parfois une nouvelle matière à mes recherches et explore les combinaisons qu’elle peut produire. Au fil du temps, j’ai surtout mis en place une méthodologie simple, adaptée à mon rythme de travail et au quotidien de l’atelier.


Tu places « l’hésitation, l’erreur et le laisser-aller » au cœur de ton travail. Qu’est-ce que ces notions t’apportent concrètement dans ton processus de création ?
Comme dans toute pratique artistique, l’objet final résulte d’une série de choix : montrer ou cacher, lisser ou s’arrêter, clarifier ou conserver la trace d’un geste. J’essaie de préserver une part d’hésitation et d’erreur dans ce que je donne à voir, comme une manière de déjouer mes propres automatismes. Ainsi, je m’empêche de coller à une idée préconçue que j’aurais pu avoir de mon objet. J’aime me laisser un peu surprendre par mon travail pour échapper à certaines idées limitantes qu’on a tendance à intégrer.
Sessùn a ouvert sa première boutique en Italie, à Milan, pour laquelle tu as réalisé des pièces en céramique. Comment s’est construite cette collaboration et le dialogue avec l’univers de la marque ?
J’ai été approchée par les équipes de Sessùn. Lors de notre premier échange, nous avons évoqué la céramique, mais aussi leur souhait de me confier un projet d’une nouvelle ampleur, offrant une grande liberté dans la conception et la fabrication.. Elles m’ont ensuite mise en relation avec Cobalto Studio, en charge du design et de la direction artistique du projet. Leur première proposition pour le luminaire et les poignées de l’entrée entrait en résonance très juste avec mon travail. J’ai réalisé plusieurs esquisses et, très rapidement, le projet a pris forme. Durant quelques semaines, j’ai étudié l’ensemble des aspects techniques avec les architectes. J’ai également coordonné la réalisation de la structure avec l’Atelier Feuz, un artisan ferronnier avec lequel j’avais déjà collaboré, et qui a travaillé avec rigueur et sensibilité. J’ai ensuite procédé à l’installation à Milan, avec l’aide des artisans sur place, une étape encore nouvelle pour moi, qui s’est finalement très bien déroulée. J’ai beaucoup apprécié ce projet, notamment pour la qualité des échanges et la confiance accordée par des interlocuteurs réactifs et exigeants.

Comment as-tu abordé la création de ce lustre en céramique ? Quelle était ton intention autour de la lumière, des couleurs et de la matière ?
Tout est parti d’une proposition de Sessùn et de Cobalto Studio. Nous souhaitions prolonger mon travail sur les luminaires en modules de céramique à une plus grande échelle. Cobalto Studio m’a fait une proposition qui m’a plu. À partir de là, j’ai travaillé, d’abord en passant par une étape de dessins et de projection de plusieurs semaines, puis à l’atelier. Pour la forme globale du lustre, nous avons pris comme point de départ un objet traditionnel : en fixant les rangées de carreaux à la même circonférence et en dessinant quatre points d’accroche verticaux, le lustre devient un simple puits de lumière. Je travaille avec ce gabarit de carreaux depuis mes études. Cette forme est issue d’un souvenir d’enfance : un sol en briques surcuites dans un lieu où j’ai habité. Je déambulais sur ce sol, je jouais avec les lignes. J’en ai gardé une image et des sensations que j’ai réinterprétées dans mon travail. Mon travail est caractérisé par l’usage d’une terre chamottée, travaillée en épaisseur. J’aime que mes objets lourds et bruts deviennent précieux, notamment grâce à un travail des émaux pensé en nuances de couleurs naturalistes et à un travail de textures et de traces. Une dimension précieuse est ajoutée avec des vis forgées une à une par l’Atelier Feuz. De plus, dans ce projet, la lourdeur entre en contradiction avec la légèreté visuelle des carreaux suspendus.





